Jean de Brunhoff est né en décembre 1899.Son père Maurice, français d'origine balte et suédoise, était éditeur d'art. Il publia notamment la très belle revue de théatre «Comoedia Illustré» et les programmes des ballets russes de Serge Diaghilev. Les frères de Jean devinrent aussi èditeurs: l'aîné, Jacques, prit la suite de Maurice de Brunhoff; Michel, rédacteur en chef de Vogue a Paris pendant de longues années, reste encore dans les mémoires comme un homme qui comprenait et aidait les artistes. Le beau-frère de Jean, Lucien Vogel, directeur de magazines de mode (La Gazette du Bon Ton, puis Le Jardin des Modes), créa le premier magazine d 'actualités photographiées: Vu.
Mon père était de beaucoup le plus jeune; c'était le poète de la famille. Je ne pense pas qu'il se soit jamais imaginé autrement que peintre. Ayant travaillé avec l'un des maîtres du Fauvisme, Othon Friesz, il resta cependant en marge de tous les courants d'avant-garde: cubisme, expressionnisme, surréalisme. Il n'était pas attiré par le "spectaculaire."
Jean de Brunhoff avait épousé en 1924 la fille d'un médecin, Cécile Sabouraud, ma mère. C'est elle qui fut a l'origine de Babar. Elle aimait nous raconter des histoires à mon frere et a moi - mon frère Mathieu d'un an plus jeune que moi. C'est ainsi qu'un jour elle nous raconta l'histoire d'un petit éléphant qui s'enfuit pour échapper au chasseur et arrive dans une ville; là, il s'habille comme un homme, puis revient chez lui en voiture, pour être couronné roi des éléphants. Cette histoire nous plut tellement que nous la racontâmes à mon père. L'idée lui vint alors de s'amuser à en faire un livre illustré pour nous.
De cette anecdote il ne faudrait pas tirer des conclusions trop rapides: ma mère n'a pas été la collaboratrice qui invente les histoires et mon père seulement l'illustrateur. Mon père a imaginé toutes les aventures de Babar. Même dans le premier album il créa par exemple le personnage de la Vieille Dame, qui ajoute une dimension si originale à l'histoire du petit éléphant. Bien sur il écoutait les remarques de ma mère, comme les miennes ou celles de mon frère, mais il les confrontait toujours avec sa propre sensibilité.
Ce fut lui qui trouva le nom de Babar. Il inventait des noms avec une véritable délectation. A côté de Cornélius, Céleste, Zéphir, on trouve Olur, Capoulosse, Hatchibombotar et bien d'autres.
Les frères de mon pére et ses amis, enthousiasmés, poussèrent Jean a publier l'album. Lucien Vogel fut l'éditeur et le livre sortit en 1931 aux Editions du Jardin des Modes. Le succès fut rapide. Encouragé par cet accueil et découvrant en lui-même une âme de conteur, mon père poursuivit avec passion les aventures de Babar. Dans le second album, Babar, ayant épousé Céleste, part a l'aventure (Le Voyage de Babar). Dans le troisième il construit la ville des éléphants (Le Roi Babar). Cet album marque une évolution dans l'oeuvre de mon père: tous les éléphants, à l'exemple de Babar, s'habillent et se tiennent debout. On perd un peu de la poésie de la "Grande Forêt" au profit d'une gentille satire de la société des hommes. Babar traverse les frontières: en 1933 A. A. Milne, l'auteur de Winnie the Pooh, écrit une préface a l'édition anglaise. Cette même année Babar est publié a New York. Jean de Brunhoff cependant montre son goût pour le féérique et les mythes traditionnels: c'est au pays du singe Zéphîr où l'on trouve une petite sirène et des monstres qui changent en pierre ceux qui ne savent pas les faire rire. J'ai un faible pour ce livre, Les Vacances de Zephir, ainsi que pour l'A B C de Babar dans lequel les illustrations atteignent un raffinement merveilleux.
En 1934 mon frère Thierry est né: Babar aura donc trois enfants comme Jean de Brunhoff... mais non pas trois garçons, une fille Flore et ses deux frères~Pom et Alexandre. Le Babar en Famille sera le prochain album. Babar est devenu un personnage célèbre. En 1936 la Compagnie Générale Transatlantique demande à Jean de Brunhoff de décorer la salle manger des enfants sur le paquebot " Normandie." Pour cette décoration mon père s'inspirera des pages de garde de ses albums; sur un fond de couleur verte de petits éléphants gris courent, dansent et jouent. Les éléphants étaient découpés dans du contreplaqué et longtemps nous en avons accrochés quelques uns sur les murs, a la maison.
Léon Chancerel, directeur d'une compagnie de Théâtre pour Enfants demande à Jean de Brunhoff d'écrire une pièce en collaboration. C'est ainsi que l'on verra Babar "sur les planches," interprété par un acteur coiffé d'une grosse tête d'éléphant en tissu et enveloppé d'un costûme vert rembourré; pour lui donner la corpulence de Babar.
A cette époque le Jardin des Modes cède les Albums Babar à la Librairie Hachette, mieux organisée pour en assurer la diffusion. En Amérique Robert K. Haas rejoint Bennett Cerf et apporte la série à Random House. En Europe, après l'Angleterre, les pays scandinaves s'intéressent à Babar.
Mais mon père, d'une santé délicate, passe en Suisse de longs mois et c'est là qu'il créera ses deux derniers albums (Babar en Famille et Babar et le Père Noel), pour paraître en feuilleton dans l'édition du dimanche du Daily Sketch à Londres, avant de mourir en octobre 1937.
Je voudrais dire que je n'ai jamais eu l'impression d'avoir un père malade, sauf pendant les derniers mois de sa vie, Les commentateurs se sont livrés souvent à des spéculations de la plus haute fantaisie. On a dit par exemple qu'il avait été séparé de sa famille et qu'il envoyait de Suisse à ses enfants les albums qu'il dessinait. C'est faux. Nous avons toujours vécu ensemble, les mois d'hiver à la montagne, les mois d'été à la campagne, entre temps à Paris. Ridicules aussi les réflexions philosophiques sur la gaité de l'artiste qui se sentait mourir. Sa gaité, le regard plein d'humour ci de tendresse qu'il portait sur les hommes et les choses, c'était l'expression de sa personnalité. Il n'est pas nécessaire de l'expliquer par une réaction contre la maladie ou la conscience d'une fin prochaine.
J'avais douze ans lorsque mon père est mort et déjà j'aimais dessiner, Ses deux derniers albums (Babar en famille et Babar et le Père Noël) parus en noir dans le Daily Sketch étaient restés inachevés. La mise en couleur fut terminée sous la direction artistique de Miche! de Brunhoff et, pour quelques pages, mon oncle s'adressa à moi. J'entrai ainsi dans le monde de Babar. Les deux alhums furent publiés en édition posthume, puis le monde de l'édition resta en sommeil jusqu'en 1945.
A vingt ans je voulais être peintre moi-même et travaillais à Montparnasse, évoluant rapidement vers une peinture abstraite. Cependant l'idée de faire un album Babar faisait son chemin en moi: ne plus me contenter de dessiner de petits éléphants sur des bouts de papier, mais inventer une nouvelle histoire, renouer le fil des aventures du roi des éléphants interrompu si brutalement. Ce monde de Babar, je le connaissais, j'avais vécu dedans pendant les six années de création de mon père. Et puis j'étais un rêveur comme lui. Ainsi je m'appliquai à retrouver fidèlement son style: Babar et ce Coquin d'Arthur était publié à Paris en 1946. Babar renaissait.
Aujourd'hui j'ai dépassé depuis longtemps l'age de mon père à sa mort. Babar est connu en Allemagne comme au Pays de Galle, en Espagne comme au Japon. L'Amérique l'a adopté. Suivant l'évolution des moeurs, Babar sest montré à la télévision, on l'a entendu en disque, on l'a vu en poupée de peluche; à coté des grands albums, de petits livres meilleur marché ont élargi le pub!ic.
Je n'oublie pas que Babar a été créé par mon père, mais il est aussi devenu mon personnage, avec qui je voyage dans I 'île aux Oiseaux, aux État-Unis ou sur une planète inconnue. Il arrive que Babar se promène en fusée, son cousin le jeune Arthur peut circuler à moto, cependant l'univers poétique de Babar reste le même: une société libérale d'éléphants, dans une atmosphére familiale et amicale.
Bien entendu la tentation m'est venue de créer des albums sans éléphants, tels Anatole et son Ane, Serafina la girafe, Gregory et Dame-Tortue, Bonhomme, le Cochon Cornu. Ces livres ne mettent pas en scène tout un monde d'animaux mais seulement deux ou trois personnages, l'intérêt étant centré sur les rapports psychologiques entre eux.
J'ai écrit une vingtaine d'albums Babar et je m'amuse toujours à en écrire et en dessiner de nouveaux. Là est le secret d'un auteur de livres d'enfants: il faut s'amuser soi-même. Mêler le réel et l'imaginaire, comme le fait l'enfant. qui passe du quotidien au rêve sans y penser, car pour lui la chose dite existe, autant que les objets et les êtres qui l'entourent.